Mercredi 10 mars 2010
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Le Front National est-il dangereux?
Les principaux membres du bureau exécutif du Front National, Jean-Marie et Marine Le Pen, Bruno Gollnisch, font
épisodiquement l'objet d'accusations (justifiées ou non : c'est à la justice de trancher) de racisme ou de négationnisme. Le but de cet article n'est pas d'établir une liste de leurs "dérapages"
verbaux : les propos tendancieux tenus par un individu n'engagent que lui, et non le parti auquel il
appartient.
Ce qui m'intéresse ici, c'est d'interroger la validité des épithètes dont on affuble généralement le Front National, un parti qui a tout de même recueilli 4 804 713 suffrages au premier tour des
élections présidentielles de 2002...
Tout d'abord, si le FN est communément classé à l'extrême-droite de l'échiquier politique, il ne s'apparente en aucun cas à une mouvance fasciste ou nazie. On peut tout au plus avancer que le FN
"surfe" sur les sentiments xénophobes, en utilisant par exemple l'amalgame Islamisme et Algérie sur certaines de ses affiches électorales. Définir le FN comme un parti de droite radicale ne
constitue pas non plus une définition satisfaisante de son caractère : le catholicisme traditionnaliste, tel qu'il a existé sous la IIIe République, est une composante de la droite radicale. Or
le programme du FN n'est en rien contre-révolutionnaire : le FN prétend défendre la République et ses valeurs, notamment la laïcité.
Alors peut-on,
comme Pierre-André Taguieff, politologue du Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), ranger le FN parmis les partis "national-populistes"?
Le national-populisme fait référence à un discours axé sur l'identité nationale, critiquant les élites et
prônant le recours au "bon sens" populaire. Mais cette classification est criticable, car le national-populisme induit une opposition virulente à la démocratie représentative, comme celle que la
France a connu avec le Boulangisme (1889-1891), les ligues anti-parlementaristes (6 février 1934) ou encore avec le Poujadisme (1953-1958). Or, chacun le sait, le FN se prête volontiers au jeu de
la démocratie représentative : en 1986, 35 députés FN ont pu siéger à l'Assemblée Nationale, grâce à
l'application du mode scrutin proportionnel. Et actuellement, le FN dispose de 3 députés au Parlement
européen.
En conséquence, le qualificatif "populiste" n'est applicable au FN que dans la mesure où c'est un parti ancré
sociologiquement dans ce que l'on nomme les "classes populaires" : selon l'institut de sondages Ipsos, au premier tour des présidentielles de 2002, "30% des ouvriers ont voté pour Jean-Marie Le Pen (ils étaient 27% en 1995
et 16% en 1988)".
Néanmoins, le FN comporte certains traits communs avec le mouvement
poujadiste de l'Union de Défense des Commerçants et Artisans, dont a temporairement fait
partie Jean-Marie Le Pen
. Premier trait commun, un discours anti-fiscaliste (la "pression fiscale") et très critique envers les élites
politiques (la "bande des quatre" et maintenant "l'UMPS"). Second trait commun : un électorat issu du
milieu rural, des petits commerçants, des professions indépendantes...
Mais le FN est aussi capable de mobiliser au-delà de son électorat traditionnel, notamment chez les jeunes, ce que l'on ne sait pas toujours. Le Front National constitue donc un cas à part,
difficile à classer, comme le prouve son programme :
En matière d'immigration, le FN propose de supprimer le Revenu Minimum d'Insertion ainsi que l'Aide Médicale
d'Etat pour les étrangers, et d'instaurer la préférence nationale pour les prestations sociales.
[Ce qu'il ne précise pas, c'est qu'une large partie des cotisations sociales sont payées par les travailleurs immigrés et sans papiers. Voir l'article Une politique migratoire incitative pour
sauver le système par répartition?]
En outre le FN souhaite supprimer le regroupement familial, la binationalité, le droit du sol, et accorder la nationalité selon des "critères reposant sur la bonne conduite et le degré
d’intégration". Enfin il préconise de réduire la durée de la carte de séjour de 10 à 3 ans, et d'expulser les "délinquants multi récidivistes étrangers". Mais ce que l'on sait
moins, c'est que le FN appelle également à "mettre en oeuvre une politique de codéveloppement" : il préconise de "coupler le retour des immigrés avec l'aide à leur pays
d'origine", et de "prendre l'initiative d'organiser régulièrement une conférence euro-africaine".
En matière de politique familiale, on critique souvent le FN pour sa proposition de soumettre au référendum la question du "caractère sacré de la vie" : ceci traduit l'hostilité du parti
à l'égard de la dépénalisation de l'avortement et de l'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), permises par la Ministre de la Santé Simone Veil
(gouvernement Chirac, mai 1974 - août 1976). Mais là encore, le FN fait preuve d'originalité en proposant
la création d'un "revenu parental destiné à offrir, pendant la période souhaitée, aux mères ou aux pères de famille la possibilité de choisir librement entre l’exercice d’une activité professionnelle et l’éducation de leurs enfants".
Une proposition que l'on peut qualifier de progressiste venant d'un parti taxé d'anti-féminisme, dont l'électorat est principalement masculin.
Si le FN ne manque pas de fustiger le corps parlementaire pour son manque de vertu (corruption,
cooptation...), il n'en demeure pas moins plus démocrate qu'on ne le pense. Ainsi, dans la rubrique "fonction publique et institutions" figurent les propositions suivantes :
-
"Introduire le scrutin proportionnel intégral à un tour aux élections législatives, européennes, régionales, cantonales et municipales"
- "Engager la responsabilité du Président lorsque celui-ci procède à la dissolution de l’Assemblée en cours de mandat"
- "Modifier l’article 20 en faisant du Gouvernement l’équipe d’exécution et d’administration de la politique
présidentielle responsable devant le Parlement".
Pour conclure, si son programme est contestable, rien ne semble justifier la
diabolisation ni l'éventuelle proscription du FN. De plus, la stratégie de diabolisation du FN adoptée par des responsables de gauche comme de droite se révèle contradictoire : si Jacques Chirac
a refusé de débattre avec Jean-Marie Le Pen après le 21 avril 2002, selon ce dernier les deux hommes se seraient pourtant rencontrés "discrètement" entre les deux tours des présidentielles de
1988. Il n'y a pas de démocratie sans débat : la liberté d'expression doit donc être assurée pour chaque parti. Dans le respect des lois, bien entendu (je pense à
la loi Gayssot du 13 juillet 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe).
Par Yannélic
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